Mon père est né en Algérie, et toute une partie éloignée de ma famille habite là-bas. J’y ai moi aussi passé quelques moments lorsque j’étais toute petite, mais les conditions politiques et les hasards de la vie ont fait que je n’y suis plus retournée depuis mes dix ans environ.

J’ai toutefois gardé en mémoire – et surtout en souvenir gustatif – les différents plats que ma grand-mère paternelle nous cuisinait alors : le traditionnel couscous, bien sûr, que l’on mangeait accompagné de ses légumes, ou en version sucrée, avec du lait et du miel, ou la chorba, soupe à la tomate un peu relevée. Ce qui m’a le plus marquée, pourtant, c’est cette fine galette faite de semoule, beurre et eau, qui ressemblait vaguement à une pâte à pizza nue, et qui était servie à chaque repas en guise de pain. Elle doit bien avoir un nom local, mais je ne crois pas l’avoir jamais connu. Mon père lui aussi la cuisinait de temps en temps, mais cela fait maintenant bien longtemps que je n’ai pas eu l’occasion de goûter à nouveau ce simili pain qui me plaisait tant.

Et puis, l’autre jour, à la faveur d’une petite balade sur un marché que je ne fréquente pas d’habitude, j’ai vu l’étalage de cette marchande nord-africaine, qui proposait à la vente des pâtisseries orientales, des tajines de poulet confit, et… entre autres, ces fameuses galettes plates, que j’aurais reconnues entre mille. Le sourire aux lèvres et les papilles en ébullition, j’ai immédiatement sauté sur mon porte-monnaie pour acheter mon précieux souvenir.

Je déballe le film plastique qui l’entoure, romps un petit bout, et mord à pleines dents dans la pâte. Et là… beurkkkk ! Le pain est sec, un peu dur sous la dent, quand je l’aime tendre et un poil caoutchouteux. La galette est trop fine pour être fondante en bouche, et sa cuisinière lui a ajouté des graines de fenouil pour lui donner un léger goût anisé qui, s’il n’est pas mauvais, dénature à mes papilles ce goût si caractéristique d’autrefois.

 

Amère désillusion, pourrait-on dire ? Hé bien, pas tant que ça… Figurez-vous que, si les souvenirs gustatifs ne sont pas revenus en courant à la première bouchée, c’est pourtant tout un pan de mon enfance qui a rejailli dans ma tête avec cette expérience.

 

D’un coup me sont revenus en mémoire les figuiers qui bordaient les allées, les bouteilles de « gazouza » (soda local) aux colorants chimiques, l’odeur de renfermé du grand placard aux trésors importés de France, tout au bout du couloir, les appels à la prière du Muézin qui nous réveillaient en pleine nuit, les youyou des cousines lors des mariages animés et les cérémonies de henné auxquelles je ne comprenais pas grand chose, mais qui me fascinaient…

Tout cela contenu dans une mini bouchée de galette, achetée au débotté et un peu par hasard. Ne jamais sous-estimer le pouvoir de mémoire de ses papilles. Jamais…

 

Et pour provoquer la remontée de ces souvenirs gustatifs, si nous couchions sur papier nos recettes de famille pour donner à nos papilles l’occasion de repartir en arrière ?

 

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