En octobre 1951, un jeune Argentin, dénommé Ernesto Guevara, alors âgé de vingt-trois ans, était sur le point de terminer ses études de médecine lorsqu’il décida de s’embarquer, avec son ami Alberto Granado, pour un périple en moto à travers toute l’Amérique du Sud.

 

Le décision fut prise alors que les deux comparses étaient en train de mettre l’habituel petit coup de pouliche à la vrombissante Poderosa II. Autant dire que le périple était né sous le signe de l’improvisation — et il n’allait jamais s’en départir, et ce pour autant qu’ils suivissent l’itinéraire que leur jeunesse avide d’aventures s’était fixé.

 

C’est ce périple que nous pouvons aujourd’hui revivre en lisant le carnet de voyage que le jeune Ernesto écrivit alors (Voyage à motocyclette, aux éditions des Mille et une nuits), ou bien seulement en voyant son adaptation au grand écran par Walter Salles (Carnets de voyage, 2004), afin de s’imprégner de la fougue d’une jeunesse qui ne pouvait accepter la vie telle qu’on lui imposait et qui voulait en donner sa propre version.

 

Depuis l’immensité des plaines argentines à un dispensaire pour lépreux au coeur de la forêt amazonienne en passant par les ruines du Macchu Pichu, nous suivons l’aventure de deux rêveurs partis à la découverte d’eux-mêmes par celle du monde. Qu’on apprécie ou non la figure charismatique du Comandante, il reste difficile de ne pas s’attacher au baroudeur qu’il fut avant et qui, tout jeune déjà, tenait tant à écrire sa propre histoire.

 

Si ce récit demeure fort intéressant en tant qu’il recèle les vibrations lointaines d’un continent qui ne lasse de nous étonner, il est surtout passionnant en tant qu’il retrace le parcours initiatique de celui qui allait devenir, quelques années plus tard, le fameux Che Guevara.

 

Voilà donc tout le paradoxe, non pas de cette oeuvre, mais bien de notre démarche de lecteur : nous ne lisons ces carnets que parce qu’ils ont été écrits par le Che, alors que précisément nous ne pouvons y lire que les pensées d’Ernesto Guevara — car l’auteur est resté prisonnier des notes qu’il a laissées, et celui qui se relit n’est déjà plus celui qui s’est écrit.

 

Alors, lisons-nous pour voir comment est l’homme ou bien pour comprendre comment il est devenu ? Faut-il nécessairement avoir fait pour pouvoir raconter ?

 

« Un homme en neuf mois de sa vie peut penser beaucoup de choses, qui vont de la spéculation philosophique la plus élevée à la plus minable quête d’un bol de soupe ». Comme le précise (mais à qui donc ?) l’auteur dans son prologue, il s’agit ici de suivre toutes les vicissitudes de leur voyage, et non seulement d’en extraire le plus subtil substrat pour en tisser un lisse récit.

 

Le Che ne s’est donc pas écrit parce qu’il était le Che, mais peut-être est-il devenu le Che parce qu’il s’est écrit. Il est du reste intéressant de voir qu’il ne cessa jamais de s’écrire, et ce jusqu’à sa mort au combat dans la forêt bolivienne, en 1967. Si la qualité littéraire de ses carnets reste discutable, son esprit critique et son désir d’introspection constituent la principale matière de ses écrits, qui sont ceux d’un homme qui se construit par le doute avant d’être ceux d’un chef révolutionnaire.

 

Au-delà de toute considération politique ou historique, au plus proche du paradoxe, nous avons été touchés, chez Porte-plume, par ce jeune homme qui a voulu laisser une trace de sa vie sans se soucier de savoir si elle valait d’être lue. Sans juger jamais, nous croyons que nous avons tous une histoire à transmettre.

 

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