Polyphonies d’histoires

 

Anne Berest, Sagan 1954, Paris, Stock, « La bleue », 2014, 198 p.

 

Transmettre son histoire, c’est offrir de la prolonger à travers celles des autres. Se raconter, c’est à la fois conserver et poursuivre : la mémoire individuelle s’écrit à la recherche d’échos. Mais parce que les mots sont nombreux, se cherchent et peinent parfois à s’aligner les uns aux autres, les éditions Porte-plume proposent de vous aider à les figer sur le papier pour finalement inscrire votre récit au creux d’un ouvrage qui vous ressemble, et dans lequel vous vous retrouvez, dans lequel on vous retrouvera. Tracer à l’encre ce qui ne doit pas être oublié, l’incruster dans le temps en lui offrant une matérialité, c’est ce que notre maison d’édition a choisi de faire.

 

Une auteure qui se raconte

Co-auteur du best-seller How to be Parisian wherever you are qui est aujourd’hui publié en pas moins de vingt-huit langues, Anne Berest est une romancière française qui, après un cursus en littérature, fonde les Carnets du Rond-Point desquels elle assure la rédaction en chef durant cinq ans. L’auteure brille à ce jour par la pluralité de ses domaines d’actions : de la rédaction de romans à celles de scénarios, elle s’essaye également à l’adaptation théâtrale mais fonde aussi avec Caroline Levinger, la maison d’édition Porte-plume.

 

La mémoire au croisement des générations

  1. Françoise Quoirez est une jeune fille de dix-huit ans. Le 15 mars, l’éditeur René Julliard publie Bonjour tristesse, le roman à l’origine d’une double métamorphose à la fois nominale et existentielle pour son auteure. 2014. Anne Berest a connu le succès avec La fille de son père. Quatre ans après la publication de son premier roman et soixante ans après celui de Françoise Sagan, la jeune romancière enlace son histoire à celle de son aînée : l’autofiction émerge de la biographie, ou peut-être est-ce la seconde qui prend racine dans la première.

 

Des voies qui se croisent et des voix qui s’entendent

Pour commencer, l’œuvre est, selon les mots d’Anne Berest, un livre « bizarre ». En transcrivant le parcours romancé de Françoise Sagan, elle livre des bribes de ses propres expériences et, sur le ciment effrité de l’Histoire, bourgeonne un entremêlement polyphonique. Qu’il s’agisse d’une renaissance ou d’une simple transgression temporelle, Françoise Sagan revêt une vie fantomatique aux côtés d’Anne Berest pour traverser avec elle les tourments auxquels celle-ci fait face, lui insufflant par-là une liberté passée et pourtant, profondément teintée de modernité. La déliquescence des frontières du réel s’exprime parallèlement à la partition d’une ode à la jeunesse : l’écriture d’Anne Berest place l’âge de Françoise Sagan dans un écrin, celui de l’enfance impatiente qui se rue toute entière sur la scène de la vie.

 

Un livre qui s’écrit, un livre qui raconte

Ainsi cet entremêlement, s’il est effectivement le berceau d’une forme romanesque hybride et originale, est parallèlement et surtout la source d’un double discours sur le métier d’écrivain. C’est au sein de celui-ci que se modèle l’ethos du véritable héros de l’œuvre : le manuscrit en passe de devenir livre. Du tapis sur lequel Françoise Sagan a rédigé les lignes de son ouvrage jusqu’à l’arrivée du roman enrubanné sur les tables des libraires, Anne Berest dessine un parcours sinueux où le lecteur contemple l’attente, la réception, la promotion d’un objet de papier personnifié. L’aspect économique et commercial sont abordés par le biais de l’âge conjointement aux problématiques qu’engendre la publication d’une auteure mineure dans les années 50 : une place est ainsi ménagée à l’installation d’une peinture socio historique précise et filigranée.

 

Le récit de soi qui invite au récit de l’Autre

« Elle a découvert la grande solitude de l’écrivain en ce jour si banal et particulier »  : les étapes du cheminement éditorial s’expriment sans enluminure, déconstruisent la mystification de l’évènement liée à la parution et participent au portrait biographique. La simplicité sémantique et syntaxique de l’écriture d’Anne Berest sert in fine la fluidité d’un texte aux accents sentencieux qui attise la curiosité et l’envie de se plonger — ou de se replonger — dans la lecture de Bonjour tristesse, point de départ d’une vie enchâssée pour finalement, se révéler en tant que vie enchâssante.

 

Écrire pour se souvenir, lire pour se trouver

Alors lorsqu’en 1811 Goethe titrait ses mémoires Vérité et poésie, il esquissait déjà en ce choix la pensée selon laquelle on ne saurait peindre sa propre biographie de la même manière que l’on brosse celle des autres. En proposant une partition polyphonique, Anne Berest éclaire cette incapacité tout en luttant contre ; elle inscrit son histoire, en pointillés et en continuité de celle d’une autre : trouver dans le récit d’autrui la force de se rechercher soi, c’est le pari qu’a fait l’auteure de Sagan 1954. Véritable hymne à l’écriture, l’œuvre témoigne de ses vertus thérapeutiques : chercher des réponses en inscrivant sur le papier les questions qui se présentent à nous comme peut-être, elles se sont un jour imposées à d’autres.

 

Laura Carvhalo