Ecrire l’histoire de la vie avant la vie, tel est le défi d’une biographie sur laquelle je travaille actuellement.

Une histoire pas tout à fait comme les autres : la genèse d’une fratrie dont les membres ont été marqués au fer rouge par la vie avant la vie. Comme tout le monde, me direz-vous ! Nous portons tous et toutes les stigmates de la vie de nos pères.

Oui mais ici, les stigmates se sont imprimés aussi, surtout, pendant la vie intra-utérine. Une mère, terrassée par un drame vécu pendant sa vie d’avant, met au monde des enfants qu’elle est incapable d’aimer. Qu’elle rejette déjà dans son giron.

Ecrire cette histoire de vie avant la vie m’habite.

En surfant sur la toile, à la recherche du stress transmis in-utero et de son influence sur la santé mentale des futurs adultes, je tombe sur un article d’un certain Serge Ginger. Un Gestalt-thérapeute. Cela ne me dit rien, mais son analyse du développement du cerveau in utero m’interpelle. Au lieu de l’opposition binaire inné / acquis, ce texte évoque une troisième dimension qui concerne les neuf mois de gestation de l’être humain.

La personnalité de chacun de nous serait formée, grosso modo, de trois tiers : un tiers héréditaire, autrement dit génétique, issu du mélange de l’ADN du père et de la mère ; un tiers congénital acquis pendant la construction du cerveau, résultant directement de l’état psychosomatique de la femme enceinte ; un tiers environnemental, acquis dès les premiers moments critiques après la naissance, pendant l’enfance et tout au long de la vie. Des goûts alimentaires à la sensibilité émotionnelle en passant par l’inconscient ou le comportement social, nous serions davantage les enfants de nos mères que de nos pères.

J’étais habitée, et voilà que je suis hantée, je ne pense plus qu’à cela. Ecrire l’histoire de la vie avant la vie, c’est se pencher sur cette période obscure et sacralisée de la gestation. C’est accepter la prédétermination. Dur. Il faut relativiser… Je cherche une porte de sortie, pour alléger chacun de mes pas. Comme le dit l’auteur de l’article, heureusement, un tiers de « liberté » nous permet de nous émanciper quelque peu ! Mais, en cas de maladie mentale, la liberté est quasi réduite à néant. Il faut alors dompter ses pulsions. Démêler ses racines. Apprendre à vivre avec, grâce à l’écriture de son histoire et à la transmission.

Porte-plume permet cette catharsis. Remonter les méandres des secrets de famille. Traverser, clandestinement parfois, le jardin secret d’une mère. Enquêter sur la vie psychique qu’elle a eue avant nous. Gommer les stigmates. Accepter l’arbre duquel on est tombé. Méticuleusement, écrire l’histoire de sa vie.

Nous réalisons nos biographies comme des ouvrages de dentelle. A chaque fois, le narrateur est soulagé et heureux de figer sa vie sur le papier. A chaque fois, tels des ouvriers de la mémoire, nous capturons une écume délicate et fine. L’écume de vos jours, dont vous disposez, que vous remodelez et que vous transmettrez. Eternellement.

 

Nada